Point de vue. Réseaux sociaux et adolescents : protéger les moins de 15 ans, responsabiliser après…

Date

22/05/2026

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4 min

social media/ réseaux sociaux

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En France, au Royaume-Uni ou encore en Espagne, plusieurs pays débattent activement de l’interdiction ou de restrictions strictes concernant l’accès des adolescents aux réseaux sociaux. Pour Elodie GENTINA, enseignante-chercheuse à l’IÉSEG et spécialiste de la génération Z, ces débats passent souvent à côté d’un point essentiel : les adolescents ne constituent pas un groupe homogène. Dans cette analyse, elle s’appuie sur les résultats de ses recherches pour défendre une approche plus nuancée : protéger davantage les plus jeunes, notamment les moins de 15 ans, tout en accompagnant les adolescents plus âgés vers un usage responsable des réseaux sociaux. Car si ces plateformes exposent les jeunes à des risques, elles jouent aussi un rôle important dans leur développement social, notamment dans leur capacité à comprendre les intentions, les émotions et les points de vue des autres.


Le débat sur les réseaux sociaux chez les jeunes est devenu caricatural. Interdire ou laisser faire : deux camps s’opposent, mais souvent nous passons à côté d’un point essentiel. On parle des adolescents comme d’un bloc homogène, alors que leur développement impose une lecture beaucoup plus fine.

Nos *travaux de recherche permettent justement de sortir de cette opposition stérile. Ils s’inscrivent dans un débat éthique bien identifié : d’un côté, une approche critique qui met en avant les risques inhérents aux plateformes comme la santé mentale des adolescents, le cyberharcèlement, ou les troubles de sommeil…

De l’autre, une approche normative qui souligne leur rôle dans la construction des relations sociales. Mais ce débat reste trop théorique s’il ne prend pas en compte une réalité empirique : la manière dont les adolescents utilisent concrètement ces outils dans leur développement social.

Et c’est là que le constat devient dérangeant.

Débat dans nombreux pays européens…

Aujourd’hui, l’idée d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans s’impose dans le débat public en France mais également dans nombreux pays européens. Ce n’est pas une réaction excessive, c’est une mesure cohérente avec les résultats de deux études que nous avons menées auprès de plus de 1 000 adolescents en France. Au collège (généralement 11-15 ans en France), l’identité est encore instable, la dépendance au regard des autres est maximale, et les capacités de recul sont limitées. Dans ce contexte, les réseaux sociaux amplifient des dynamiques déjà fragiles : comparaison, validation sociale, exposition de soi.

Autrement dit : ils ne créent pas le problème, mais ils l’intensifient fortement.

Mais ce que montre notre recherche, c’est que la situation évolue profondément ensuite.

Dimensions centrales de l’amitié hors ligne

En analysant deux dimensions centrales de l’amitié hors ligne — sa quantité et sa qualité — nous avons examiné comment elles influencent les usages des réseaux sociaux, et surtout comment ces deux sphères (offline et online) interagissent dans le développement des adolescents.

Le résultat est clair : les réseaux sociaux ne sont pas simplement un substitut aux relations hors ligne, ils en deviennent un prolongement structurant. Par exemple, les adolescents continuent à gérer leurs relations, interpréter les émotions et réactions de leurs entourage, et observer des indices sociaux importants.

Plus encore, nous avons confirmé leur rôle dans le développement de la théorie de l’esprit (Theory of Mind en anglais ou ToM), c’est-à-dire la capacité des adolescents à comprendre les intentions, les émotions et les perspectives des autres, il est désormais central.

Ce sont des compétences très importantes, notamment pour l’interprétation des messages de marketing ou des influencers et des informations auxquels ils sont exposés sur de nombreuses plateformes.

Les réseaux sociaux constituent aussi le principal canal par lequel les amitiés hors ligne influencent cette compétence. Autrement dit, même les relations “réelles” passent désormais, en partie, par le filtre du numérique pour produire leurs effets.

Le basculement est donc déjà là. Pour les compétences liées aux ToM, les réseaux sociaux ont largement remplacé les formats d’interaction traditionnels. Ils ne sont plus un complément, ils sont devenus un moteur.

Ce constat oblige à sortir d’une vision simpliste. Non, les réseaux sociaux ne sont pas uniquement un danger. Mais non, ils ne sont pas non plus neutres, surtout chez les plus jeunes.

La vraie ligne de fracture est ailleurs.

Au collège, les adolescents n’ont pas encore les ressources pour faire face à ces environnements. L’exposition doit être strictement encadrée, voire limitée. L’enjeu éducatif consiste alors à poser des repères clairs : temps d’écran définis, accompagnement parental, apprentissage des règles de publication et sensibilisation au cyberharcèlement et à la pression sociale.

Au lycée, la logique doit s’inverser. Les adolescents développent des capacités de compréhension et d’usage qui font des réseaux sociaux un levier de socialisation et de développement. Il devient alors essentiel de les responsabiliser : apprendre à vérifier l’information, construire une identité numérique, gérer leur temps de connexion et comprendre les mécanismes d’influence des plateformes.

Continuer à appliquer une même règle à tous les âges est une erreur.

La réalité, elle, est déjà différenciée. Et la régulation doit enfin l’être aussi.


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Pour aller plus loin

  • The effect of online social networks on theory of mind among adolescents, (Information & Management, 2026): Elodie Gentina, Rui Chen (Ivy College of Business), Frantz Rowe (Institut d’Administration des Entreprises, Nantes)
  • Development of theory of mind on online social networks: Evidence from Facebook, Twitter, Instagram, and Snapchat » dans le Journal of Business Research (2021) : Elodie Gentina, Rui Chen (Ivy College of Business)  et Zhiyong Yang  (Bryan School of Business and Economics).

Photo : Istock (Viktoriia Hnatiuk)


Catégorie(s)

Management & SociétéSystèmes d’information, Technologie & Industrie


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