Ce qui rend les villes vraiment vivables en 2026

De nombreux médias en France et à l’international publient des classements des villes où il fait bon vivre... Mais qu’attendent vraiment les citoyens de ces zones urbaines en termes de qualité de vie.? Et quels enseignements pour les pouvoirs publiques et entreprises ? Retrouvez l’analyse de Sebastien BOURDIN, professeur de géographie économique et de management environnemental à l'IÉSEG.

Date

24/02/2026

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5 min

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Satisfaction urbaine, qualité de vie et le « paradoxe des équipements »

Si vous deviez résumer une ville vivable en un mot, vous diriez peut-être « services ». Plus de transports, plus de parcs, plus d’équipements, plus de « qualité de vie ». C’est logique. Sauf que les résultats de nos recherches récentes racontent une histoire différente : une ville peut être très bien équipée et pourtant laisser ses habitants insatisfaits.

La ville vivable, en 2026, se joue souvent ailleurs : dans la confiance, la sécurité au quotidien, la qualité de la gouvernance locale, et dans l’écart entre ce que la ville promet et ce que les habitants vivent réellement.

La ville du quart d’heure : promesse… ou déception ?

Les villes subissent une double pression. D’un côté, l’urgence climatique et la crise énergétique poussent à repenser mobilités, densité, sobriété et résilience. De l’autre, les attentes augmentent vite. Les standards de confort, de propreté, de sécurité et de services se diffusent, portés par les comparaisons permanentes (réseaux sociaux, mobilité résidentielle, tourisme, télétravail). Résultat : la qualité de vie devient un enjeu politique central, et un facteur de compétitivité territoriale.

Dans le débat public, une idée domine : « rendre la ville vivable » passerait principalement par l’offre d’équipements et d’aménités. Cette vision nourrit des politiques de proximité (dont la « ville du quart d’heure »). Elle inspire aussi des investissements massifs : transports, espaces verts, rénovation, services publics, plateformes numériques urbaines. Ces politiques sont utiles.

Mais elles reposent parfois sur une hypothèse fragile : l’offre crée mécaniquement la satisfaction. Or la satisfaction urbaine est une expérience. Elle dépend de l’accès réel (pas seulement théorique), des interactions quotidiennes, de la confiance dans les institutions, et d’un sentiment de sécurité. Quand ces ingrédients manquent, les équipements deviennent des « décors » qui n’apaisent pas.

Quand la ville « bien équipée » ne rend pas forcément heureux

Dans un article paru dans la revue scientifique *Cities, nous analysons 41 villes roumaines en combinant deux sources : (i) une grande enquête de perceptions (Urban Barometer 2020 ; N = 13 380) ; (ii) un indicateur « objectif » de disponibilité des aménités, construit à partir d’OpenStreetMap et de données de population, à une maille fine (grille de 1 km²).

Nous utilisons un modèle hiérarchique (multiniveaux) pour expliquer la « satisfaction de vivre dans sa ville ». Nous distinguons des dimensions qui parlent à tout le monde : services et équipements, qualité environnementale (air, bruit, propreté), gouvernance (efficacité, confiance dans l’administration), sécurité et confiance interpersonnelle, et satisfaction plus générale (situation financière, emploi, etc.).

Le résultat le plus marquant tient en une phrase : la satisfaction dépend fortement de la confiance, du sentiment de sécurité et de la gouvernance — et beaucoup moins des indicateurs économiques locaux. Plus surprenant encore : l’indice « objectif » d’aménités (QOLI) est associé négativement à la satisfaction, une fois les autres facteurs pris en compte. Autrement dit, dans cet échantillon, une ville mieux équipée « sur le papier » ne garantit pas une ville vécue comme plus agréable.

Ce « paradoxe des équipements » ne veut pas dire que les infrastructures ne servent à rien. Il dit autre chose : les infrastructures ne produisent du bien-être que si les habitants peuvent s’y projeter, s’y sentir légitimes, et s’y déplacer en confiance. L’équipement seul ne crée pas le sentiment de vivre dans une ville juste, sûre et fiable.

Comment interpréter ce paradoxe ?

Plusieurs mécanismes plausibles se dégagent, qui dépassent largement la Roumanie. D’abord, les attentes montent parfois plus vite que l’offre. Dans les villes riches en aménités, les habitants attendent un niveau de service élevé, constant et équitable. La moindre rupture se paie cher dans les perceptions, qu’il s’agisse de retards, de saleté, d’un sentiment d’abandon ou d’inégalités d’accès. Une ville peut donc être bien dotée et pourtant frustrante, car l’écart entre la promesse et le vécu devient plus visible.

Ensuite, l’accès compte plus que la présence. Un parc peut exister mais sembler peu sûr le soir. Un tram peut exister mais fonctionner de façon irrégulière. Une offre culturelle peut être abondante mais rester socialement distante, au point que certains groupes ne s’y sentent pas à leur place. La ville vivable se mesure alors à l’usage réel, à la fiabilité et à l’inclusivité, plutôt qu’au nombre d’objets inscrits sur une carte.

Troisièmement, la gouvernance joue un rôle de convertisseur entre infrastructure et bien-être. Quand l’administration locale inspire confiance, les habitants interprètent les services comme fiables et cohérents. Ils acceptent mieux les travaux, les transitions et les compromis, parce qu’ils perçoivent un cap et une capacité d’exécution. Quand la confiance est faible, chaque dysfonctionnement devient la preuve que rien ne marche, même dans une ville objectivement équipée. L’infrastructure cesse d’être un bien public rassurant et devient un motif de doute.

Enfin, les effets de congestion et de comparaison pèsent lourd. Les grandes villes offrent davantage d’opportunités et cela peut soutenir la satisfaction, mais elles amplifient aussi les irritants du quotidien, comme le bruit, les temps de trajet, la promiscuité ou un sentiment d’injustice face aux priorités publiques. La vivabilité dépend alors de la capacité à contenir ces coûts de densité, à préserver des espaces respirables et à maintenir un minimum de fluidité dans les routines urbaines.

La qualité de vie ne se décrète pas, elle se ressent

Si les classements des villes où il fait bon vivre fleurissent chaque année, ils oublient souvent l’essentiel : une ville n’est pas « vivable » parce qu’elle aligne des équipements, mais parce qu’elle tient ses promesses au quotidien.

Pour les élus et les services publics, il devient nécessaire de mesurer la confiance et la sécurité avec autant de sérieux que les kilomètres de pistes cyclables ou le nombre d’équipements. Cela suppose de suivre des indicateurs de perceptions, quartier par quartier.

Il faut aussi rendre l’accès visible et simple, car ce qui compte n’est pas uniquement l’existence d’un service mais sa continuité, ses horaires, l’information en temps réel, la présence humaine et la médiation quand le système dysfonctionne. Cette logique conduit également à travailler l’équité d’usage : un équipement premium au centre peut accroître le sentiment de relégation si les périphéries ont l’impression d’être oubliées.

Enfin, la communication devrait porter sur la fiabilité plutôt que sur la promesse, car les habitants pardonnent plus facilement une offre modeste mais robuste qu’une ambition affichée qui déçoit au quotidien.

Pour les entreprises et les employeurs, l’enjeu d’attractivité doit être relu à l’aune de l’expérience vécue. Une piste d’action consiste à investir dans le « dernier kilomètre social », au sens large : partenariats avec des associations locales, solutions de mobilité domicile-travail, horaires compatibles avec les transports, soutien à des tiers-lieux et à des services de proximité.

Ces choix améliorent la vie réelle des salariés, au-delà de l’image. Ils invitent aussi à éviter les projets vitrines déconnectés : un campus ou un siège iconique n’a d’effet positif durable que si l’environnement urbain autour fonctionne, et fonctionne pour tous.

La question devient alors très concrète : au moment d’investir, cherchons-nous à construire des infrastructures… ou à construire la confiance qui permet de les transformer en qualité de vie ?


*Sebastien BOURDIN a rejoint l’IÉSEG en janvier 2026 : la recherche publiée dans la revue Cities (février 2026) a été réalisée alors qu’il était encore professeur à l’EM Normandie.


Catégorie(s)

Économie & FinanceManagement & Société


Contributeur

Sébastien BOURDIN

Géographie économique & de Management environnemental

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