Risques géopolitiques : quels impacts et quelles réponses stratégiques pour les entreprises ?
Les entreprises du monde entier sont confrontées à des environnements géopolitiques de plus en plus instables, du fait notamment des conflits armés, de l’instabilité politique, des sanctions économiques ou encore de la concurrence pour l’accès à des ressources devenues rares. Dans cet entretien, Syrine ISMAILI-BASTIEN, professor of practice en droit et géopolitique, analyse les conséquences de ces évolutions pour les entreprises, ainsi que les différentes stratégies qu’elles peuvent mettre en œuvre pour limiter et anticiper les risques.
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Quel est l’impact de ces évolutions géopolitiques sur l’économie en général et sur les entreprises en particulier ?
Syrine ISMAILI-BASTIEN : Pour l’économie dans son ensemble, on évoque souvent les chocs de marché qui en résultent. Les évolutions géopolitiques liées aux guerres, aux sanctions ou encore aux tensions commerciales entraînent souvent une forte volatilité des marchés financiers ou des fluctuations des taux de change, qui peuvent elles-mêmes alimenter l’inflation. Ces dernières années, beaucoup se souviendront notamment de la flambée des prix de l’énergie et des matières premières consécutive au conflit entre la Russie et l’Ukraine, ainsi que de ses répercussions sur l’économie mondiale.
Un deuxième impact majeur tient aux perturbations logistiques provoquées par ces événements. Les conflits ou les blocages du commerce maritime peuvent, par exemple, désorganiser les chaînes d’approvisionnement, entraîner des pénuries et faire augmenter les prix. Ce fut notamment le cas lors du blocage du canal de Suez en 2021, et c’est toujours le cas aujourd’hui avec les tensions en mer Rouge et, plus récemment, avec le blocage du détroit d’Ormuz. Pour les entreprises, cela se traduit par une hausse des coûts et une plus grande incertitude.
La hausse des coûts peut résulter de l’évolution du prix des matières premières ou de l’énergie, mais aussi de l’augmentation des coûts liés à l’assurance et aux mesures de sécurité. Les coûts de transport sont également affectés, notamment par la hausse des prix du carburant et l’allongement des délais d’acheminement lorsqu’il est nécessaire de modifier les itinéraires pour éviter certaines zones considérées comme dangereuses ou instables. La volatilité des taux de change accentue également ces coûts et complique la gestion financière des entreprises.
Enfin, les entreprises sont confrontées à une incertitude accrue, notamment sur le plan réglementaire. Les évolutions géopolitiques génèrent des risques en matière de conformité. L’instauration de sanctions ou d’embargos peut, par exemple, imposer de fortes contraintes aux entreprises, telles que des interdictions ou des restrictions à l’exportation. De nombreuses entreprises occidentales ont ainsi dû se retirer du marché russe et iranien ou adapter leurs activités. Les guerres commerciales, comme celle qui oppose les États-Unis et la Chine, peuvent également contraindre de nombreuses entreprises à repenser leur stratégie commerciale.
Certains secteurs de l’économie sont-ils davantage touchés que d’autres ?
Syrine ISMAILI-BASTIEN: La réponse la plus évidente serait le secteur du transport maritime lié à l’énergie, compte tenu des transformations importantes qu’il connaît, avec des distances de transport plus longues pour le pétrole, le gaz et les minerais.
Cependant, si l’on considère que plus de 90 % des marchandises dans le monde sont transportées par voie maritime, toutes les industries sont concernées. L’impact est néanmoins encore plus important pour les secteurs fortement dépendants du pétrole et du gaz, comme l’automobile ou l’aéronautique.
Il est également important de souligner que certaines activités peuvent tirer profit de ces tensions. C’est notamment le cas de la sécurité privée ou de la cybersécurité. Par ailleurs, des discussions et des débats ont eu lieu dans certains pays — notamment en France — sur les acteurs qui bénéficient de la hausse des prix de l’énergie.
Les grandes multinationales sont-elles davantage touchées que les petites et moyennes entreprises ?
Syrine ISMAILI-BASTIEN: Statistiquement, oui. Les multinationales opérant dans de nombreux pays sont directement exposées à une grande diversité de risques géopolitiques. Elles peuvent être confrontées à des sanctions économiques dans une région, ou à une instabilité politique et/ou à des changements réglementaires dans une autre.
Une crise dans une région peut certes être compensée par les performances de l’entreprise dans une autre. En revanche, certaines crises d’ampleur mondiale, comme la pandémie de Covid-19 ou les guerres commerciales, peuvent avoir un impact considérable sur l’ensemble du groupe.
Il convient toutefois de souligner que, même si les PME sont généralement moins exposées à l’international, elles peuvent elles aussi subir les conséquences indirectes de ces évolutions, notamment en cas de perturbation des chaînes d’approvisionnement ou de baisse de la demande.
Comment les entreprises adaptent-elles leurs stratégies face aux évolutions géopolitiques ?
Syrine ISMAILI-BASTIEN: C’est une vaste question. Je pense qu’il est tout d’abord important de souligner que, malgré les multiples crises survenues ces dernières années, les entreprises restent encore insuffisamment préparées aux évolutions et aux crises géopolitiques.
Malheureusement, de nombreuses entreprises continuent de fonctionner de manière essentiellement réactive, en considérant les perturbations géopolitiques comme des événements exceptionnels, plutôt que comme une caractéristique durable de l’activité dans une économie mondialisée.
Les entreprises doivent élaborer et mettre régulièrement à jour des plans prenant en compte les perturbations susceptibles de survenir dans les régions stratégiques où elles sont implantées. Elles doivent renforcer leurs plans de continuité et de gestion de crise et intégrer davantage les risques géopolitiques à leur réflexion stratégique.
Plusieurs stratégies me paraissent particulièrement importantes :
- Une gestion proactive des risques peut passer par différentes stratégies de transport, notamment la diversification des itinéraires et le recours à des solutions multimodales. Il est risqué pour les entreprises de dépendre excessivement d’un nombre limité d’itinéraires pour acheminer leurs marchandises. Elles doivent également envisager des solutions combinant transport maritime, ferroviaire et routier. Un exemple récent est celui de l’armateur français CMA CGM, qui a combiné ces différents modes de transport afin de maintenir ses chaînes d’approvisionnement.
- Augmenter les niveaux de stocks de sécurité (« safety stock ») afin de réduire le risque de rupture d’approvisionnement en cas de perturbation des chaînes logistiques. À long terme, cette stratégie peut permettre aux entreprises d’éviter les coûts liés à l’insatisfaction des clients provoquée par les retards ou l’indisponibilité des produits. Cette approche a notamment été mise en œuvre par les entreprises et les pouvoirs publics chinois dans le secteur de l’énergie.
- De nombreuses entreprises cherchent aujourd’hui à diversifier leurs sources d’approvisionnement afin de réduire leur dépendance à une seule région géopolitique.
- D’autres cherchent à diversifier leur base de clientèle en se tournant vers de nouveaux marchés. C’est notamment le cas de l’industrie viticole française, en réponse à la récente hausse des droits de douane américains et au recul des exportations.
- L’importance de renforcer leur « legal readiness », c’est-à-dire leur capacité à anticiper les enjeux juridiques. On observe aujourd’hui une prise de conscience croissante de la nécessité, pour les entreprises, de mettre en place une gestion efficace de leurs contrats. Celle-ci doit permettre d’intégrer en amont les risques potentiels dans les contrats, afin de mieux se préparer aux situations de crise et d’éviter les coûts imprévus.
Ces solutions peuvent être adaptées à tout type d’entreprise, mais chacune doit élaborer une stratégie de gestion des risques géopolitiques qui lui est propre, en tenant compte de ses caractéristiques commerciales et financières. Ce sont précisément ces éléments et ces réflexions que je développe avec mes étudiants et les professionnels que j’accompagne dans le cadre de formations pour cadres dirigeants.
This is a translation of an interview originally published in English.
Syrine ISMAILI-BASTIEN coordonne le cours « Géopolitique et prospective stratégique », dispensé aux étudiants du programme Grande École de l’IÉSEG, en cycle master. Dans le cadre de ce cours pratique, les étudiants travaillent sur une étude de cas destinée à les familiariser avec les différents types de risques géopolitiques susceptibles d’affecter leur future entreprise et à leur montrer comment les intégrer efficacement à leur stratégie de développement.
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