Engagements climatiques : comment citoyens et experts européens les perçoivent différemment (et pourquoi c’est important)
Les engagements en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre sont un pilier des politiques climatiques, mais les gens y croient-ils vraiment ? Une nouvelle étude révèle comment les attentes et les convictions concernant ces promesses divergent entre trois groupes de parties prenantes de l'UE : les citoyens, les décideurs politiques et les scientifiques. Ces conclusions donnent des enseignements précieux pour améliorer les politiques climatiques en Europe.
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Ces dernières années, l’Union européenne (UE) a pris des engagements ambitieux pour réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. Parmi ceux-ci figurent l’atteinte de la neutralité climatique d’ici 2050 et une réduction de 55 % des émissions nettes d’ici 2030, par rapport aux niveaux de 1990. Si les aspects techniques, économiques et politiques des cadres réglementaires de l’UE ont été largement étudiés, une question cruciale est restée sans réponse : ceux qui vivront avec ces politiques (citoyens, experts et décideurs) les jugent-elles réellement réalisables ?
Une équipe de chercheurs internationaux, dirigée par Loïc Berger (chercheur au CNRS et professeur à l’IÉSEG), s’est penchée sur la question via une enquête menée auprès de plus de 2 600 citoyens de 12 États membres de l’UE et d’un panel de 76 décideurs politiques et experts scientifiques. Leurs résultats mettent en lumière la manière dont les attentes de ces trois groupes convergent ou divergent quant à la probabilité que l’UE atteigne l’objectif des 55 %.
Bien que toutes les parties prenantes prévoient des réductions d’émissions substantielles d’ici 2030, elles ne s’attendent pas à ce que l’UE atteigne l’objectif des 55 %.
En moyenne, les citoyens interrogés estiment qu’il y aura une réduction de 43 % des émissions. Il s’agit d’une amélioration significative par rapport aux niveaux actuels, mais cela reste inférieur à l’objectif officiel de 55 %.
À titre de comparaison, les experts et les décideurs prévoient respectivement des réductions de 46 % et 50 %. Cela montre une vision partagée selon laquelle des progrès substantiels sont probables, même si l’objectif complet semble difficile à atteindre.
Les experts ont-ils une vision réaliste des convictions des citoyens ?
L’étude n’a pas seulement interrogé les acteurs politiques et scientifiques sur leurs propres convictions ; elle leur a également demandé de prédire les réponses des citoyens. Les résultats révèlent un « angle mort » critique : les élites ont correctement supposé que les citoyens seraient plus pessimistes qu’elles-mêmes, mais elles ont sous-estimé la profondeur de ce pessimisme (les élites pensaient que les citoyens prévoyaient une réduction de 45 %, alors qu’en réalité, ces derniers ne s’attendent qu’à 43 % et sont beaucoup plus incertains dans leurs réponses).
Différences entre pays et degré de certitude
Les résultats de l’enquête soulignent que les attentes du public sont remarquablement homogènes à travers les 12 pays sondés.
Les chercheurs ont également pu mesurer le degré de certitude des répondants. Sans surprise, le grand public est nettement plus indécis que les deux groupes d’experts. Cette incertitude est élevée dans les 12 pays, sauf en France, où la population se montre plus confiante dans ses réponses.
« Globalement, nos résultats suggèrent que le scepticisme du public quant au respect des objectifs climatiques de l’UE n’est pas limité à des contextes nationaux spécifiques, mais reflète un phénomène transfrontalier plus large. Cette uniformité est notable, car nous savons qu’il existe d’importantes différences nationales en matière de soutien aux politiques climatiques et même de confiance envers les institutions européennes », note Loïc Berger, auteur principal de l’étude et directeur du centre IÉSEG sur le risque et l’incertitude (iRisk).
Qu’est-ce qui motive les convictions des citoyens ?
L’étude montre également que les individus de tous horizons, quels que soient leur âge, leurs revenus ou leurs opinions politiques, partagent des doutes quant à la capacité de l’UE à atteindre pleinement ses objectifs. Cependant, certains groupes se sentent plus incertains que d’autres. Par exemple, les jeunes ont tendance à être plus indécis sur l’ampleur réelle de la baisse des émissions d’ici 2030, tandis que les personnes ayant un niveau d’études supérieur sont moins incertaines et plus cohérentes dans leurs attentes.
Implications politiques : les points clés à retenir
Les croyances publiques ne sont pas de simples opinions ; elles sont le moteur invisible qui détermine si les politiques réussissent ou s’enlisent. Comme le souligne Loïc Berger : « La perception qu’ont les gens des politiques climatiques conditionne tout : leur soutien, leur respect, ou encore l’exigence qu’elles se poursuivent. Si les citoyens ne croient pas qu’une politique fonctionnera, leur scepticisme peut lentement saper son efficacité et même sa pérennité. »
Les convictions du public remplissent deux fonctions cruciales. Premièrement, elles sont révélatrices de la réalité, de ce que les gens attendent réellement. Par exemple, lorsque les citoyens prévoient une réduction de seulement 43 % au lieu des 55 % promis, c’est un signal d’alerte : la crédibilité du plan est remise en question. Ce scepticisme n’est pas abstrait ; il reflète des préoccupations réelles, comme la crainte que les politiques vertes ne menacent l’emploi, n’augmentent les coûts ou ne s’essoufflent par manque de volonté politique.
Deuxièmement, ces convictions façonnent l’avenir de l’action climatique. Quand les gens doutent du succès d’une politique, ils sont moins enclins à s’y engager, qu’il s’agisse de voter pour des initiatives écologiques, de passer à la voiture électrique ou d’accepter des coûts énergétiques plus élevés. Même les politiques les mieux conçues peuvent échouer sans l’adhésion populaire.
« Nous avons déjà vu cela : en France, le mouvement des Gilets jaunes a débuté parce que les citoyens jugeaient les taxes sur le carburant injustes. Par ailleurs, dans d’autres régions d’Europe, des groupes politiques opposés à l’action climatique ont gagné du terrain en pointant du doigt l’écart entre les grandes promesses et les résultats réels », ajoute Loïc Berger.
L’enjeu est de taille. Si les décideurs ignorent le scepticisme du public, ils risquent de créer un cercle vicieux : des promesses excessives suivies de résultats décevants, ce qui alimente davantage la méfiance. Mais s’ils font preuve d’écoute et répondent en expliquant honnêtement les défis, en soulignant les progrès et en impliquant les citoyens dans les solutions, ils peuvent transformer le doute en un objectif commun.
L’étude de Loïc et ses collègues insiste sur un point critique : les convictions ne concernent pas seulement ce que les gens pensent, elles déterminent si les politiques climatiques peuvent durer assez longtemps pour porter leurs fruits.
« Les objectifs 2030 de l’UE ne sont pas seulement des objectifs techniques ; ils constituent une épreuve de confiance publique. Réussir cette épreuve suppose de concevoir des politiques qui ne se contentent pas d’être une simple réponse technique, mais qui semblent crédibles, justes et réalisables pour ceux qui les vivront au quotidien », conclut-il.
Méthodologie
Pour comprendre comment les différents groupes perçoivent les engagements climatiques de l’UE, les chercheurs du projet Capable (financé par l’UE) ont interrogé 2 620 citoyens dans 12 pays membres, dont la France, l’Allemagne, l’Italie et la Pologne. Ils ont également recueilli les réponses de 76 décideurs et experts scientifiques, directement impliqués dans l’élaboration ou l’étude des politiques climatiques.
Au lieu de simplement demander aux participants s’ils croyaient que l’UE atteindrait son objectif de 55 %, l’étude a adopté une approche plus précise. Quatre résultats possibles ont été présentés (aucun progrès, progrès modestes, progrès substantiels ou atteinte de l’objectif) et il a été demandé aux participants d’attribuer une probabilité (en pourcentage) à chacun d’eux.
Cette méthode a permis aux chercheurs de construire une distribution de probabilité pour chaque participant, révélant non seulement leur attente centrale mais aussi l’incertitude entourant leurs convictions.
L’étude a également exploré la manière dont les décideurs et les experts percevaient l’opinion publique, en comparant leurs prédictions sur les attentes des citoyens avec les réponses réelles. Cela a mis en évidence des écarts critiques entre les suppositions des élites et l’opinion publique, soulignant les zones de malentendus susceptibles de nuire à la crédibilité des politiques.
L’étude a été publiée dans la revue : Environmental Research Letters.
“Beliefs about EU 2030 climate commitments across public, expert, and policy audiences” par Loïc Berger, Thibault Richard, Johannes Emmerling, Thomas Epper, Nahed Eddai, Uyanga Turmunkh, Mary Sanford, Silvia Pianta et Valentina Bosetti.
L’étude complète est disponible ici : https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/ae491b
Capable et Horizon Europe
Capable est un projet de recherche européen en sciences politiques s’inscrivant dans le cadre d’Horizon Europe, qui s’est déroulé de 2023 à fin 2025. Le consortium, dirigé par le Centre euro-méditerranéen sur le changement climatique (CMCC), a étudié quelles mesures climatiques sont socialement acceptables et politiquement réalisables. Capable vise à promouvoir la connaissance des politiques climatiques par des analyses ciblées et à rechercher activement des solutions aux enjeux climatiques en politique, de concert avec les électeurs, les politiciens et d’autres parties prenantes. À cette fin, Capable adopte une approche interdisciplinaire s’appuyant sur l’économie, les sciences politiques, les sciences sociales et les sciences de l’environnement. Environ 15 instituts ont participé au projet, dont le CNRS, l’IÉSEG, l’ETH Zurich et l’Université polytechnique de Milan.
Plus d’informations : https://capableclimate.eu/
L’image accompagnant cet article a été générée par Dall-E.
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