L’expansion de l’enseignement supérieur a-t-elle creusé les inégalités régionales ? Le cas de l’Italie…

Le nombre d'adultes diplômés de l'enseignement supérieur en Europe a progressé de manière fulgurante au cours du siècle dernier. En 2023, l'Union européenne comptait 18,8 millions d'étudiants dans le supérieur. Simone MORICONI, professeur et directeur du centre de recherche de l'IÉSEG sur l'économie de la famille, du travail et des migrations, étudie les retombées économiques de cette expansion, en particulier sous l'angle du développement économique local et régional en Italie.

Date

25/05/2026

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Au cours du siècle dernier, les politiques éducatives en Europe — notamment dans des pays comme l’Italie et la France — se sont de plus en plus concentrées sur l’élargissement de l’accès à l’enseignement supérieur. Cette démocratisation a entraîné une forte hausse des inscriptions à l’université et une expansion rapide des facultés, particulièrement au sein de grands pôles urbains tels que Rome ou Milan en Italie, et Paris ou Lyon en France.

Le manque de données historiques

Bien que des évolutions similaires aient eu lieu partout en Europe, le manque de données historiques a longtemps limité la capacité des chercheurs à évaluer rigoureusement les effets économiques à long terme de l’expansion universitaire sur le développement local.

Pourtant, mes récents travaux menés avec mes collègues Elena Cottini et Paolo Ghinetti démontrent que les régions italiennes pourraient se trouver prises dans une dynamique semblable au célèbre phénomène du « Keeping up with the Joneses » (vouloir faire aussi bien que ses voisins). Cette expression, issue d’une bande dessinée de l’Américain Arthur R. Momand, illustre notre propension naturelle à nous comparer socialement à notre entourage.

En utilisant cette métaphore, les régions riches dotées d’universités historiques jouent le rôle des « Jones » (la famille aisée), tandis que les zones plus pauvres ou moins développées ressemblent à la famille McGinis, qui lutte pour s’aligner sur les opportunités éducatives et économiques de ses voisins.

L’expansion de l’enseignement supérieur a indéniablement généré de nombreux effets économiques positifs : montée en compétences, hausse de la production, création d’entreprises et attractivité pour les investissements publics et privés… Cependant, nos recherches révèlent qu’elle peut également créer des pressions concurrentielles qui accentuent les disparités, les régions défavorisées entrant en compétition sur un marché aux ressources limitées (étudiants, corps professoral et investissements).

Une méthodologie innovante pour reconstituer les registres historiques

En nous concentrant d’abord sur l’Italie, nous avons développé une méthodologie innovante pour reconstituer les registres historiques des universités et des facultés depuis le haut Moyen Âge. Cette approche nous a permis de créer une vaste base de données retraçant le nombre et le type de facultés, en distinguant les filières STEM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) des autres disciplines, et ce, à l’échelle des communes et des provinces. Grâce à cet outil, nous avons mesuré l’impact de la présence universitaire sur l’économie d’une province.

Les résultats démontrent que les universités génèrent des effets économiques locaux significatifs. Les provinces italiennes disposant d’un nombre moyen d’établissements d’enseignement supérieur (environ sept facultés) affichent un niveau de production économique annuel par habitant (valeur ajoutée brute réelle par personne) supérieur de 2 % à celui des provinces sans université. Cet effet est encore plus marqué lorsque des facultés STEM sont présentes.

Répartition des bénéfices économiques

Toutefois, les bénéfices économiques des universités sont loin d’être équitablement répartis. Près des deux tiers des gains totaux restent concentrés dans la province où se situent les établissements, tandis qu’un tiers seulement profite aux zones voisines sous forme de retombées (externalités). Cette forte concentration locale reflète l’organisation même de l’enseignement supérieur. En règle générale, chaque province a planifié son système universitaire pour répondre à ses propres besoins spécifiques, sans réelle concertation sur l’impact régional global. En conséquence, les provinces limitrophes en tirent peu de profit, voire y perdent, car les étudiants et les ressources sont aspirés par les pôles universitaires les plus puissants.

Les deux graphiques ci-dessous illustrent cette tendance à travers les rendements prévus de l’enseignement supérieur, exprimés en pourcentage de la Valeur Ajoutée Brute (VAB) réelle locale de chaque province (basés sur l’année 2010).

Sur le premier graphique (à gauche), les teintes les plus claires indiquent les provinces où les retombées économiques sont soit négligeables (inférieures à 1 % de la VAB locale par habitant, en gris transparent), soit faibles (entre 1 % et 2 %, en gris clair). Il s’agit généralement de provinces dépourvues d’universités ou de celles qui dépendent de l’influence des établissements situés dans les zones limitrophes.

À l’inverse, le gris foncé met en évidence des provinces comme Milan et Rome, qui profitent directement de pôles universitaires locaux puissants (avec une VAB comprise entre 3 % et 5 % de la VAB locale par habitant). Le second graphique (à droite) souligne la répartition géographique des gains annuels nets générés par les établissements d’enseignement supérieur dans les provinces voisines (ce que nous appelons les « externalités »), également exprimés en pourcentage de la VAB par habitant.

Dans l’ensemble, on observe que ces externalités sont relativement limitées à l’échelle de l’Italie. Dans la plupart des provinces frontalières (particulièrement dans le Nord-Est), elles représentent moins de 1 % de la VAB locale par habitant (gris transparent). En comparaison, les provinces situées à proximité des zones urbaines affichent des taux compris entre 1 % et 2 % (zones gris clair).

Figure 1 : Répartition géographique des rendements annuels des établissements d’enseignement supérieur en termes de VAB par habitant (valeurs 2010).

Notes : les valeurs sont exprimées en pourcentage du revenu réel local par habitant au niveau provincial (valeurs brutes). Toutes les données se réfèrent à l’année 2010. Les données relatives aux revenus ne sont pas disponibles pour les provinces de Barletta, Carbonia-Iglesias, Fermo, Monza-Brianza, Medio-Campidano et Ogliastra.

Cette concentration géographique des bénéfices semble donc contribuer au creusement des inégalités territoriales en Italie.

La France connaît-elle un phénomène similaire ?

Une question centrale se pose : dans quelles mesures les résultats italiens sont-ils transposables au reste de l’Europe ? S’il est difficile d’apporter une réponse définitive, de nombreux systèmes d’enseignement supérieur partagent un socle historique commun avec l’Italie, même si les trajectoires nationales ont divergé.

Ainsi, nous envisageons d’appliquer une méthodologie similaire pour créer des registres de données universitaires dans d’autres pays européens. Avec mon étudiant doctorant Mikael Pasternak (Université de Lille), j’ai récemment collecté des données sur la France, ce qui nous permet d’esquisser de premières comparaisons avec le contexte italien.

Soulignons que si la France a connu des évolutions historiques comparables en matière d’expansion de l’enseignement supérieur, elle dispose globalement d’un plus grand nombre de facultés et accorde une importance plus marquée aux disciplines STEM que l’Italie.

L’ampleur de l’expansion universitaire en France par rapport à l’Italie, couplée à une forte concentration vers les filières STEM qui sont plus productives, laisse penser que des inégalités territoriales pourraient également émerger dans l’Hexagone, sous l’effet de la concurrence entre les territoires.

Prenons l’exemple de la Haute-Garonne (31), pôle académique majeur autour de Toulouse, qui concentre 68 facultés (dont 30 en STEM). Cette densité renforce l’avantage économique du département par rapport à ses voisins comme l’Ariège (09) ou les Hautes-Pyrénées (65), où l’offre universitaire est faible. Cette disparité se traduit par des performances économiques persistantes : le PIB annuel par habitant en Haute-Garonne s’élève à environ 43 000 euros, contre respectivement 23 000 et 26 000 euros pour l’Ariège et les Hautes-Pyrénées.

Perspectives pour les décideurs politiques

Sur le plan des politiques publiques, nos recherches soulignent la nécessité de mieux aligner l’offre d’enseignement supérieur avec les stratégies de développement régional, en veillant à ce que l’expansion universitaire n’aggrave pas involontairement les inégalités territoriales.

Les politiques d’expansion de l’enseignement supérieur, bien qu’elles réussissent à augmenter le capital humain et la production économique globale, doivent être intégrées plus explicitement aux stratégies de développement régional. Puisque les bénéfices économiques des universités sont fortement localisés (jusqu’à deux tiers des gains restant au sein de la province d’accueil) les décideurs politiques devraient envisager des mécanismes pour renforcer les retombées interrégionales. Cela pourrait inclure l’incitation à la collaboration entre les universités et les entreprises des régions voisines, l’investissement dans les infrastructures de transport et numériques pour améliorer l’accessibilité, et la promotion de réseaux inter-universitaires qui distribuent les connaissances plus uniformément au-delà des grands pôles académiques.

D’autre part, puisque les universités peuvent intensifier la concurrence pour les étudiants, le corps professoral et les investissements, cela signifie que l’augmentation simple du nombre d’établissements dans les zones défavorisées peut ne pas être suffisante. Un soutien ciblé est nécessaire pour garantir que les universités plus récentes ou périphériques puissent rivaliser efficacement avec les centres établis.

Les politiques publiques pourraient inclure des formules de financement différenciées, une spécialisation stratégique (par exemple, se concentrer sur des domaines de niche ou pertinents à l’échelle locale) et des liens plus étroits avec les industries locales pour ancrer les talents et l’activité économique. Sans de telles mesures, l’expansion risque de renforcer une dynamique « centre-périphérie » plutôt que de la réduire.

Enfin, la preuve de rendements économiques plus forts associés aux facultés STEM souligne l’importance de la composition, pas seulement de la présence, de l’offre d’enseignement supérieur. Les décideurs politiques devraient examiner attentivement l’allocation des disciplines académiques entre les régions, en veillant à ce que les zones moins développées ne soient pas systématiquement limitées à des domaines à faible rendement. Aligner les offres éducatives sur les structures économiques locales et les futurs secteurs de croissance pourrait aider à maximiser les bénéfices régionaux. Dans l’ensemble, une approche plus coordonnée et territorialisée de la politique d’enseignement supérieur est nécessaire pour prévenir l’élargissement involontaire des inégalités territoriales observé en Italie et, potentiellement, en France.

Pour en savoir plus :

 

Keeping up with the Joneses? The rise of modern universities and local economic development in Italy. J Econ Growth (2026). Cottini, E. (Università Cattolica del Sacro Cuore), Ghinetti, P. (Università del Piemonte Orientale) & Moriconi, S. (IESEG School of Management, Univ. Lille, CNRS, UMR 9221 – LEM – Lille Economie Management)


Cet article de Professeur MORICONI est la traduction de cet article publié en anglais.


Image: Istock (mattjeacock)


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