En bref : comment le système d’échange de quotas d’émission de l’UE transforme le marché du travail
De nouvelles recherches mettent en lumière certaines conséquences inattendues du système d’échange de quotas d’émission (ETS) de l’UE sur les entreprises européennes – notamment en termes de réduction des effectifs ou de diminution des actifs de production.
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De nouvelles recherches mettent en lumière certaines conséquences inattendues du système d’échange de quotas d’émission (ETS) de l’UE sur les entreprises européennes – notamment en termes de réduction des effectifs ou de diminution des actifs de production.
Le système d’échange de quotas d’émission de l’UE a été créé en 2005 pour obliger les pollueurs à payer pour leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). Il repose sur un principe de « plafonnement et d’échange ». Le plafond correspond à la limite fixée sur la quantité de GES que peuvent émettre les entreprises dans des secteurs précis, notamment la production industrielle et l’électricité. Les entreprises peuvent également échanger leurs quotas. Si une entreprise dispose de quotas excédentaires, elle peut soit les vendre, soit les conserver pour les utiliser ultérieurement.
Bien que l’ETS soit une pierre angulaire de la politique climatique de l’UE, certains acteurs économiques ont exprimé des inquiétudes concernant certaines conséquences (involontaires) de ce système sur le paysage économique européen, notamment en ce qui concerne l’impact sur le coût des opérations et, in fine, sur l’emploi. Par exemple, les producteurs d’acier ont demandé à l’UE de ne pas les pénaliser davantage avec des coûts liés au carbone, estimant que cela les rendrait moins compétitifs face à leurs concurrents étrangers et augmenterait le risque de pertes d’emplois et de fermetures d’usines. Cembureau, représentant l’industrie européenne du ciment, a également estimé que les objectifs climatiques actuels pourraient entraîner des milliers de suppressions d’emplois.
« Bien que ces inquiétudes industrielles aient occupé une place centrale dans le débat sur la politique climatique européenne, peu de preuves tangibles et de recherches venaient étayer ces affirmations, jusqu’à présent », explique Jana BOECKX, Professeure de Finance à l’IÉSEG School of Management.
Réduire l’offre de quotas d’émission…
Les premières années de l’ETS européen se sont caractérisées par des prix d’émission carbone relativement faibles, mais cela a changé en février 2017, lorsque le Conseil européen est intervenu de manière significative dans le système. Cet ensemble de mesures visait à réduire l’offre de quotas d’émission et à augmenter ainsi le prix du carbone. En conséquence, le prix des émissions carbone a fortement augmenté, doublant entre le 1er janvier 2017 et le 1er janvier 2018.
« Dans une étude récente, menée avec mes co-auteurs, les professeurs STRUYFS (Open Universiteit) et TORSIN (HEC Liège), nous avons analysé 2 337 entreprises européennes, représentant environ 35 % de toutes les émissions couvertes par l’ETS de l’UE, et leurs réactions à la hausse des prix des émissions carbone après l’intervention. Nous constatons que les entreprises couvertes par l’ETS de l’UE étaient plus susceptibles de réduire leurs effectifs après 2017 », ajoute l’experte.
En approfondissant cette tendance à la réduction des effectifs, les chercheurs montrent que les entreprises privées (non cotées en bourse), très émettrices et particulièrement contraintes financièrement, étaient plus susceptibles de réduire leurs activités – diminuant à la fois le nombre d’employés et les actifs de production (par exemple, fermer une usine). Ces pratiques de réduction s’accompagnent d’une baisse des émissions de GES et d’une augmentation de l’efficacité après réduction.
Les petites entreprises cotées et en difficulté financière étaient, elles aussi, plus susceptibles de réduire leur personnel, tout en maintenant leurs niveaux d’émissions et d’actifs. Même si ces entreprises cotées réduisent uniquement leurs effectifs, comme les entreprises privées, elles ont constaté une augmentation de la productivité post-réduction (c’est-à-dire qu’elles pouvaient générer des ventes avec moins de ressources).
« Nous mettons en évidence un lien clair entre la hausse des prix du carbone et les entreprises qui réduisent leurs effectifs et réduisent des actifs », ajoute Jana BOECKX. « Les entreprises privées couvertes par l’ETS de l’UE étaient 5,2 % plus susceptibles de réduire leur main-d’œuvre que leurs pairs (c’est-à-dire des entreprises similaires en termes de caractéristiques financières et opérant dans le même secteur et pays), avec des réductions pouvant atteindre 3,5 % dans les entreprises les plus polluantes. »
Dans une étude de suivi portant sur plus de 60 entreprises couvertes par l’ETS en Belgique (impliquant environ 25 000 employés), les chercheurs ont ensuite analysé plus en détail l’impact sur la composition des effectifs.
« Nous avons constaté que les segments d’emploi les plus vulnérables – comme les ouvriers peu qualifiés et les travailleurs à temps partiel – étaient disproportionnellement touchés par ces suppressions d’emplois. Les employés de bureau, les femmes et ceux ayant un niveau d’éducation supérieur n’étaient pas significativement affectés par la hausse des prix du carbone suite à l’intervention politique de l’UE en 2017 », explique la professeure BOECKX.
Implications des résultats de la recherche
Ces résultats sont importants pour les décideurs politiques dans le cadre des discussions sur les compétences dont les entreprises européennes auront besoin pour faciliter la transition verte de l’Europe. « Alors que nos résultats montrent que les ouvriers peu qualifiés sont les plus exposés au risque de perte d’emploi dans la transition verte, les nouveaux emplois verts exigent généralement des employés très qualifiés », ajoute-t-elle.
En Belgique, par exemple, une enquête ManpowerGroup auprès de 510 employeurs belges a identifié que la recherche de travailleurs qualifiés constitue le principal défi pour intégrer des profils verts dans les effectifs (ManpowerGroup 2023).
« Ce décalage dans le niveau d’éducation pourrait créer un déséquilibre sur le marché du travail, soulignant la nécessité de meilleures initiatives de formation et de reconversion. Nos résultats mettent en avant l’importance de politiques ciblées pour soutenir les travailleurs vulnérables et garantir une transition juste et inclusive vers une économie bas carbone. »
« S’il est certain que les émissions doivent diminuer, une politique de transition équitable ne doit laisser personne de côté », conclut la professeure BOECKX.
Vous pouvez également en lire davantage dans cet article de Jana BOECKX publié par The Conversation France